CNIG /AFIGEO

 

Etude du marché européen de l'information géographique numérique

(SYNTHÈSE)

Octobre 1997

Les nouvelles technologies de l'information et de la communication ouvrent de nouvelles possibilités mais sont aussi porteuses de risques, notamment pour les industries de l'information, de plus en plus exposées à une concurrence sans frontières. Les propositions des Etats Unis visant à l'institution d'une zone de libre échange sur Internet concernent tout particulièrement les données, qui peuvent être transportées sur le réseau à très faible coût. Les principaux producteurs européens de données géographiques numériques, dont beaucoup sont des producteurs publics œuvrant pour l'essentiel sur leur marché national, sont évidemment concernés par ces projets.

Un débat a été ouvert depuis deux ans au niveau européen sur la nécessité de définir une politique européenne de l'information géographique (GI 2000). Des études ont été réalisées sur les données de base (GI Base), la protection légale des données géographiques (EUROGI) et le cadre légal et réglementaire, notamment en ce qui concerne les rôles respectifs des secteurs publics et privés.

C'est dans ce contexte que le Conseil National de l'Information Géographique a confié à Coopers&Lybrand Consultants une étude pour un éclairage européen, en s'appuyant sur les travaux de la Commission Européenne et d'EUROGI et en s'attachant plus particulièrement à cinq marchés significatifs par leur taille ou par leur dynamisme : l'Allemagne, l'Espagne, les Pays Bas, le Royaume Uni et la Suède. En complément une étude a été confiée au cabinet Arthur Andersen, en collaboration avec le cabinet Urbatique, sur le prix de la donnée d'information géographique numérique et les stratégies possibles pour l'Etat.

Les études de marché disponibles portent sur les systèmes d'information géographiques (SIG), couvrant les matériels, les logiciels et les services associés, mais délaissant le plus souvent les données. Ces dernières constituent pourtant, selon des estimations convergentes, environ 60 % du coût de tels systèmes. C'est pourquoi le CNIG a demandé à Coopers&Lybrand Consultants de compléter les sources classiques par une enquête auprès des utilisateurs. GI Base a également utilisé les résultats d'entretiens. Ces enquêtes apportent des informations précieuses, mais il convient d'utiliser les chiffres avec prudence compte tenu du petit nombre d'entretiens réalisés. Diverses autres sources ont été utilisées, notamment le mensuel GIS Europe qui présente l'actualité dans ce domaine.

Cette synthèse présente successivement :

• un cadrage général permettant d'évaluer la taille et le dynamisme du marché européen et des marchés des cinq pays retenus.

• une analyse approfondie, abordant successivement l'offre et la demande de données d'information géographique et la structure du marché.

• un recensement des freins et obstacles au développement du marché.

1. Cadrage général du marché européen de l'information géographique

1.1 La taille du marché européen et sa croissance

Des estimations pour le marché 1996 ont été obtenues par extrapolation à partir des études de marché sur les systèmes d'information géographiques (SIG) ou à partir d'études sur le marché mondial de la donnée géographique. Elles varient entre 1,5 et 8,4 milliards de francs.

Cet écart considérable s'explique par un problème de définition du marché : certaines études ne retiennent que les données sur étagère proposées sur le marché ; d'autres ajoutent les données produites sur mesure, à la demande des utilisateurs, ainsi que les marchés passés pour la numérisation des cartes et plans papier ou pour la mise au format des données numériques acquises par ailleurs ; d'autres enfin incluent les dépenses de collecte, de mise à jour ou de conversion engagées en interne par les utilisateurs pour leurs propres besoins. On passe ainsi de la notion étroite de marché à celle plus large d'activité de production de données géographiques.

Cet écart met aussi en évidence l'un des principaux enjeux du développement du marché : faire évoluer l'offre pour qu'elle réponde mieux aux besoins et pour diminuer la part des données sur mesure et des données autoproduites, qui reste considérable dans tous les pays.

Il existe en revanche un large consensus sur la prévision du rythme de croissance annuel jusqu'en 2001, autour de 14 % par an, soit un doublement en cinq ans.

1.2 La taille des marchés nationaux et leurs perspectives de croissance

La taille de ces marchés peut être faite à partir de l'estimation du marché européen de la Commission Européenne (8 milliards de francs) et de la part de chaque pays dans le marché des SIG. Le tableau suivant présente les principaux résultats de cet exercice :

Poids des différents marchés nationaux

 

Allemagne

Espagne

Pays Bas

Royaume Uni

Suède

France

Ensemble

 

Population (millions hab.)

Superficie (milliers km2)

Densité (hab./km2)

PNB (milliards de francs).

 

51,8

357

229

12 754

 

39,2

505

79

3 213

 

15,5

33

470

2 152

 

58,6

244

240

6 577

 

8,9

450

2O

1 334

 

58,1

549

106

8 468

 

262,1

2138

123

34 498

 

Estimation du marché (M FF) de l'information géographique

- par million d'habitants

- par milliers de km2

- par milliards FF de PNB

 

2400

 

29,3

6,7

0,19

 

240

 

6,1

0,5

0,07

 

340

 

21,9

10,3

0,16

 

1680

 

28,7

6,9

0,26

 

240

 

27,0

0,5

0,18

 

1040

 

17,9

1,9

0,12

 

5940

 

22,7

2,8

0,17

FF : Franc français

La croissance entre 1996 et 2001 a été estimée à partir des entretiens et de la réalisation d'un exercice Delphi avec 17 experts européens. Le montant des marchés est sous estimé : Coopers&Lybrand a procédé à une estimation directe, sur des bases plus proches de la notion d'activité, qui conduit aux chiffres de 2,4 milliards de francs pour l'Allemagne et de 475 MF pour l'Espagne. En France l'activité des Géomètres Experts en information géographique pure est à elle seule supérieure à l'estimation ci dessus.

2. Analyse détaillée du marché européen de l'information géographique

Cette partie présente successivement l'offre de données géographiques, la demande de données et la structure du marché.

2.1 L'offre de données géographiques

Des programmes visant à disposer de bases de données numériques tant pour les données de base (d'une utilisation très générale) que pour les données thématiques (particulières à un petit nombre de secteurs ou d'applications) ont partout été engagés, mais les modalités et les degrés d'avancement sont très différents d'un pays à l'autre. L'offre de services géographiques, encore limitée, se développe rapidement.

2.1.1 Données de base

Les données de base comprennent le réseau géodésique, les limites zonales (exemple: administratives, statistiques, codes postaux...), les données topographiques (relief, voirie, bâti, hydrographie...), les images satellitales, les photos aériennes et le plan cadastral.

Dans tous les pays le réseau géodésique relève d'un organisme public national. La coordination de ces réseaux est en cours avec le nouveau réseau européen de référence EUREF. L'Allemagne a engagé la réalisation d'un réseau géodésique "actif", formé d'un petit nombre de stations diffusant des données GPS différentielles, tandis que plusieurs fournisseurs privés proposent leurs propres services de diffusion.

Les limites administratives sont disponibles dans tous les pays sous forme numérique. Le découpage en zones de codes postaux est spécifique à chaque pays. Il est fin et homogène aux Pays Bas et au Royaume Uni, facilitant le géocodage des données localisées à l'adresse. Il est au contraire grossier et très hétérogène en Allemagne et en Espagne. La Poste offre au Royaume Uni et en Allemagne un fichier national des adresses normalisées, à partir duquel des produits à valeur ajoutée peuvent être proposés.

Dans tous les pays la réalisation des bases de données topographiques relève des instituts cartographiques nationaux ou régionaux (Allemagne : Länder), à l'exception dans certains cas des grandes échelles qui sont souvent réalisées par les collectivités locales ou territoriales (Allemagne, Espagne).

En général la vectorisation des cartes à moyenne ou petite échelle est achevée où en voie de l'être. Il n'en va pas de même pour les échelles plus grandes. Seul le Royaume Uni a l'achevée et mis en place les processus de mise à jour en continu et d'enrichissement progressif de la base de données ainsi constituée. En Suède un programme similaire est en cours. Aux Pays Bas une société mixte a été créée. Elle vise l'achèvement de sa base à grande échelle à la fin du siècle. En Allemagne l'avancement est très variable suivant les Länder (de 50 à 100 %). Il n'existe pas de programme national en Espagne : les données numériques à grande échelles ne sont disponibles que dans certaines villes ou provinces.

Des images satellitales et des photos aériennes sont proposées dans l'ensemble des pays. Une industrie de prestation de services s'est développée autour de ces images. La production d'orthophotos sur mesure connaît aussi une croissance importante. Ces orthophotos ne sont pas proposées sur étagère, à l'exception pour certaines villes du Royaume Uni et de quelques villes allemandes.

Dans tous les pays la numérisation du plan cadastral est engagée. Elle est en voie d'achèvement (objectif 1997) au Pays Bas et en Suède. Dans ces deux pays, il existe une très forte liaison entre le plan cadastral et la base de données topographiques. En Suède, le Cadastre et l'Institut Cartographique ont fusionné en 1994 et aux Pays Bas les données topographiques à grande échelle relèvent d'une filiale de l'Office du Cadastre. Le Royaume Uni n'a pas de plan cadastral national, mais les limites parcellaires matérialisées sur le terrain apparaissent sur les plans à grande échelle de l'Ordnance Survey. En revanche l'objet parcelle n'est pas géré. La création d'une véritable couche parcellaire, liée aux données littérales du Land Registry, est à l'étude dans le cadre d'un projet de base nationale de données géospatiales. En Allemagne seuls 15 % du plan cadastral (géré au niveau des Länder) ont été numérisés. L'intégration avec les bases de données topographiques au format ATKIS a été décidée mais elle reste à réaliser.

2.1.2 Données thématiques

Les données thématiques sont extrêmement diverses : toute donnée géographique qui n'est pas une donnée de base est une données thématique.

Dans tous les pays les données cadastrales littérales ont été numérisées. Pour les autres données il existe une grande variété de situation. Le Royaume Uni semble avoir pris beaucoup d'avance dans le domaine des données socio-économiques et des bases de données pour le géomarketing. Les sociétés anglaises Experian, Equifax, CACI dominent le marché européen. Dans tous les pays l'offre se développe rapidement malgré les difficultés d'accès à certaines données (notamment pour les données fines susceptibles de porter atteinte à la vie privée) ou le manque d'outils de géoréférencement adaptés (découpages zonaux).

Des bases de données routières, rendues nécessaires pour les aides à la navigation, sont en cours de développement dans tous les pays par les grands acteurs européens Télé Atlas (lié à Bosch) et NavTech (lié à Philips). Leurs bases sont achevées (Pays Bas et Allemagne) ou en voie de l'être. Etak, filiale de Sony, active surtout au Japon et en Amérique du Nord, est présente au Royaume Uni. Aux côtés de ces grands acteurs on trouve des éditeurs de cartes routières et de guides. Ils produisent des plans de ville numériques et des guides multimédia sur CD ROM, qui peuvent être utilisés en complément des pages jaunes, sur des bornes multimédia ou par des services en ligne. Ces éditeurs sont particulièrement nombreux au Royaume Uni et en Allemagne.

2.1.3 Services géographiques

Dans tous les pays les éditeurs de SIG ont développés des partenariats avec des prestataires de service susceptibles de faciliter la mise en œuvre des SIG (conseil, acquisition, conversion et intégration des données, formation...). Un certain nombre d'entre eux assurent, en outre, directement la diffusion d'une gamme étendue de données qu'ils mettent en forme en fonction des outils ou des applications qu'ils vendent.

Le secteur des services géographiques à l'utilisateur final reste embryonnaire, sauf au Royaume Uni. L'offre de produits se diversifie rapidement :

• informations locales distribuées sur des bornes multimédia reliées à un serveur (Touchpoint de British Telecom).

• services en ligne, notamment sur Internet (pages jaunes, guides et réservations hôtelières, calcul d'itinéraires, informations routières, données sur la pollution etc…).

Une mention spéciale doit être faite au programme Superplan de l'Ordnance Survey (cartes sur mesure) et à la consultation du serveur de données cadastrales des Pays Bas accessible au public dans toutes les mairies.

2.2 La demande de données géographiques

L'analyse a consisté à l'identification des utilisateurs actuels et potentiels des données géographiques. Cela conduit à distinguer les secteurs établis et les secteurs émergents et quelles sont les données utilisées par ces utilisateurs divers.

2.2.1 Secteurs établis et secteurs émergents

Dans tous les pays les plus grands utilisateurs de données géographiques sont l'Etat et les collectivités locales (30 à 40 % du marché), les gestionnaires de réseaux (10 à 20 %) et les télécommunications (5 à 10 %). Ainsi le secteur public et semi public représente entre 45 et 65 % du marché européen alors que son importance économique d'ensemble, mesurée en emplois, est de l'ordre de 8 %. En comparaison la part des entreprises est faible. Les banques, les assurances et la distribution sont des utilisateurs potentiels importants (géomarketing) mais la croissance est freinée par le manque de données sur étagère et par l'application de règles protectrices de la vie privée qui en limite l'utilisation.

Pour expliquer cette différence on peut distinguer les organismes ayant une fonction "essentiellement géographique" et les autres. Les premiers ont dû très tôt déployer des outils SIG pour gérer leurs territoires ou leurs réseaux. Ce faisant ils restaient dans le cadre de leurs missions existantes, les outils numériques apportant simplement une efficacité accrue à la gestion des plans et cartes papier utilisés depuis longtemps. Pour les autres, notamment les entreprises du secteur concurrentiel, les choses sont plus difficiles. Ils n'ont le plus souvent que des connaissances limitées dans ce domaine. Il s'agit pour eux d'aborder un domaine nouveau, de mettre en œuvre des applications nouvelles, qui comportent des risques. Chaque projet doit faire l'objet d'une analyse rigoureuse en termes de risque et de retour sur investissement. En outre, s'agissant d'applications nouvelles, les données nécessaires à leur mise en œuvre font souvent défaut. On trouve ainsi dans tous les pays les trois mêmes types de secteur.

Les secteurs établis (Etat, collectivités locales, gestionnaires de réseaux) représentent aujourd'hui la majorité du marché, mais leur potentiel de croissance est faible. L'impact de l'ouverture à la concurrence de certains services et des efforts de maîtrise des dépenses publiques peuvent avoir des effet contradictoires : remise en cause de certains budgets pour des raisons d'économies mais aussi mise en œuvre des outils SIG nécessaires à une meilleure efficacité.

Les secteurs émergents utilisent peu de données géographiques mais ont de bonnes perspectives de croissance : l'intérêt de l'information géographique commence à y être connue, des applications pilotes ont validé leur utilisation mais celle ci reste très marginale. S'agissant de secteurs économiques beaucoup plus larges que les secteurs établis (la distribution, les services aux personnes et aux entreprises, les banques, les assurances, les services d'information, les services d'urgence et de sécurité, les transports, la gestion de l'environnement...), l'impact sur le marché pourrait être important.

Les secteurs faiblement utilisateurs utilisent peu l'information géographique par manque de connaissance (finance, industrie...) ou par manque de ressources financières et de compétences informatiques (agriculture, caractérisée par l'importance des petites exploitations), BTP (dominante artisanale en dehors d'un petit nombre de majors). Mais l'exploitation agricole a aussi une fonction "essentiellement" géographique, s'agissant d'optimiser la production d'un territoire, ce qui en fait un fort utilisateur potentiel. Une gestion rigoureuse des intrants (sol, pente, soleil, pluie et apports d'eau, d'engrais, de pesticides, de semences etc.) et des produits (récolte, déchets, pollutions etc.) pour chaque partie de ce territoire implique l'emploi de nombreuses données géographiques.

2.2.2 Les types de données utilisées

Les réponses des utilisateurs dans tous les pays et tous les segments du marché montrent que les données les plus largement utilisées sont les données topographiques et les localisants, confirmant qu'il s'agit du cœur des données de base. Le plan cadastral, les images et les données thématiques ne viennent que loin derrière. Pour les données topographiques ce sont les échelles moyennes et grandes qui ont la préférence des utilisateurs (du 75 000 ème au 5 000 ème).

Attention l'utilisation ne peut évidemment pas être séparée de l'offre des données, sauf à produire ou faire produire sur mesure, à des coûts plus élevés. Cela conduit a minimiser les taux d'utilisation des données topographiques à grande échelle, du plan cadastral numérique et des orthophotos, rarement disponibles sur étagère.

Pour les secteurs émergents il faut noter les besoins particuliers du géomarketing : peu demandeur de données topographiques, il souffre des lacunes de l'offre dans le domaine des zonages fins (îlots, codes postaux) et du manque de données socio économiques détaillées. La situation à cet égard n'est vraiment satisfaisante qu'au Royaume Uni.

2.3 La structure du marché de l'information géographique

Les marchés nationaux présentent de nombreux traits communs mais aussi des différences significatives pour ce qui est du cadre légal et réglementaire ainsi que du rôle des secteurs publics et semi publics et du développement du secteur des données à valeur ajoutée.

2.3.1 Le cadre légal et réglementaire

Tous les pays sont placés sous le régime du droit d'auteur et de la concurrence. L'application de la Convention de Berne et des directives européennes sur le droit d'auteur et sur la protection juridique des bases de données constituent un socle juridique commun protégeant les données géographiques classiques (plans, cartes, photos aériennes...) et les bases de données. Le droit d'auteur s'appuie partout, sauf au Royaume Uni sur la notion assez restrictive d'œuvre originale. Le droit sui generis, créé par la directive européenne sur les bases de données, en constitue un complément essentiel pour l'information géographique numérique.

L'application du traité de Rome (article 90) fait de la concurrence : le droit commun, du monopole : l'exception. Dans tous les pays l'exception est la règle, avec de nombreux monopoles de droit et de fait (correspondant à des missions de service public) dans le domaine des données géographiques de base.

La protection des données personnelles a fait l'objet d'une directive européenne, en cours de transposition dans les droits nationaux, qui harmonisera des législations nationales assez hétérogènes, depuis les plus strictes (Allemagne) jusqu'aux plus souples (Royaume Uni).

Tous les pays, à l'exception du Royaume Uni, ont défini des règles ouvrant un droit d'accès aux données publiques, pour un usage personnel. Les réglementations suédoise et, à un moindre degré, néerlandaise sont les plus avancées.

La diffusion des données publiques a fait l'objet d'orientations de la Commission en 1989, recommandant la recherche de synergies entre le secteur public, en charge de la production des données brutes, et le secteur privé, chargé plus particulièrement de les valoriser et d'en assurer la diffusion. Ces recommandations n'ont pas été transposées dans des textes nationaux (sauf au Royaume Uni) et elles n'ont été appliquées concrètement dans aucun des pays. Cela a contribué partout, mais à des degrés divers suivant les pays, à limiter le développement du secteur des données à valeur ajoutée.

2.3.2 Le rôle du secteur public et semi public

Tous les pays se caractérisent par le rôle prépondérant d'un petit nombre de producteurs et d'utilisateurs publics et semi publics. Les producteurs ont en général une longue pratique des données géographiques et sont plus ou moins avancés dans la numérisation de leur données papier et dans la constitution de bases nouvelles.

Il existe en Grande Bretagne (Ordnance Survey) et en Suède (NLS), un producteur national dominant offrant une très large gamme de produits, y compris les grandes échelles et, pour la Suède, le plan cadastral. Aux Pays Bas les compétences sont partagées entre le ministère de la Défense pour les moyennes échelles (TDN) et l'Office du Cadastre pour les grandes échelles (à travers une filiale de statut mixte). En Espagne et en Allemagne les moyennes échelles relèvent des instituts cartographiques : national (Espagne) ou régionaux (Länder), les grandes échelles étant laissées à l'initiative locale.

Il y a, aujourd'hui, moins synergie que concurrence entre producteurs publics et producteurs privés. Ces derniers contestent partout la tendance générale des producteurs publics à se positionner sur le secteur de la valeur ajoutée pour dynamiser leurs recettes. Cette tendance est fortement encouragée par la volonté des pouvoirs publics de limiter leurs concours budgétaires en demandant aux producteurs publics une amélioration continue de la couverture des coûts par les recettes commerciales.

La réalisation des bases de données routières constitue une exception à la domination du secteur public : des investissements très importants sont en cours, réalisés par des acteurs privés, notamment grâce aux financements apportés le secteur automobile (les équipementiers, à la demande des grands constructeurs, intéressés par la diffusion de systèmes de navigation). Ces acteurs ont dû développer des coopérations avec les instituts cartographiques.

2.3.3 Le secteur des données à valeur ajoutée

Ce secteur, partout de taille modeste, se caractérise par l'arrivée d'acteurs nouveaux, tant du côté des producteurs que des utilisateurs. Une offre nouvelle importante concerne les plans de ville et guides multimédia (sur CD et en ligne). Ces entrants sont très différents des acteurs actuels en raison de leur taille souvent modeste et de leur activité, rarement dédiée uniquement à l'information géographique. Ils abordent le marché avec des démarches nouvelles tant pour l'offre de produits que pour les demandes. La part des produits prêts à l'emploi et des services géographiques est beaucoup plus importante.

Le développement de ce secteur est plus avancé au Royaume Uni et aux Pays Bas qu'en Allemagne et en Espagne. L'exception anglaise s'explique par plusieurs raisons : l'existence de données de base numérisées sur l'ensemble du territoire depuis plusieurs années, socle sur lequel peut être produite de la valeur ajoutée ; le nombre d'utilisateurs potentiels des données numériques y est plus élevé du fait de la diffusion plus rapide de l'informatique et des réseaux ; les règles de protection des données personnelles, moins contraignantes, facilitent aussi la constitution et la vente de données marketing ; enfin l'Ordnance Survey a développé de nombreux partenariats avec les éditeurs privés.

3. Les freins au développement du marché de l'information géographique

Les mêmes obstacles ont été recensés dans l'ensemble des pays européens : au delà du problème de l'insuffisante sensibilisation à l'intérêt de l'information géographique, les obstacles principaux sont, dans l'ordre, l'indisponibilité ou l'inadaptation de certaines données et les prix d'acquisition et les coûts d'utilisation des données. Il faut y ajouter l'hétérogénéité du marché européen et l'effet de certaines mesures légales et réglementaires.

3.1 Une sensibilisation insuffisante

L'information géographique numérique reste pour l'essentiel l'apanage d'un nombre restreint d'organismes et d'entreprises et, au sein de ces organismes, d'un petit nombre de spécialistes. De nombreux utilisateurs potentiels n'en connaissent ni l'existence ni l'intérêt. Il n'y a pas ou peu d'études chiffrant les retours possibles en termes de réduction des coûts, de gains de productivité, de conquêtes de nouveaux marchés.

L'accès aux données et aux informations sur les données est encore difficile. On notera toutefois l'existence, dans tous les pays, d'associations géographiques nationales très actives pour la promotion de l'information géographique, au sein desquelles se retrouvent à la fois les grands producteurs publics, le secteur privé et de nombreux utilisateurs, publics et privés. Des serveurs donnant des informations sur les données géographiques (métadonnées) fonctionnent au Royaume Uni et aux Pays Bas (pilote) et sont en préparation en Allemagne et en Suède. Ils pourront répondre aux besoins dans la mesure où ils seront connus des utilisateurs potentiels et utilisables par eux (simplicité de contenu et d'interface).

Les efforts de sensibilisation réalisés par les producteurs varient beaucoup d'un pays à l'autre. La Grande Bretagne se distingue par les efforts de l'Ordnance Survey en direction des utilisateurs scolaires et universitaires et des entreprises commerciales.

3.2 Des données en parties indisponibles ou inadaptées

La description de l'offre a montré que beaucoup de données ne sont pas proposées sur étagère, même au Royaume Uni où l'offre est la plus large. Il arrive aussi qu'elles ne puissent être utilisées, en raison de l'application de règles protégeant les personnes (géomarketing) ou de licences restrictives dans le cadre du droit d'auteur. Ces licences limitent souvent les droits d'utilisation à quelques postes et empêchent les autres utilisateurs d'y accéder (notamment à travers les réseaux locaux). La politique d'accords de niveaux de service proposée par l'Ordnance Survey en facilite une utilisation plus large. Enfin celles disponibles peuvent être mal adaptées aux besoins des utilisateurs. C'est souvent le cas des données vectorielles structurées considérées comme trop complexes par les utilisateurs non experts. Or c'est sur ces derniers que reposent les meilleures perspectives de croissance.

3.3 Des données trop chères ?

Le prix est perçu comme un obstacle important, juste après la disponibilité. Il semble toutefois que la sensibilité au prix soit beaucoup plus forte pour les nouveaux utilisateurs et les secteurs émergents que pour les organismes déjà utilisateurs (secteurs établis).

Les prix d'acquisition des données ne représentent souvent qu'une part réduite de l'ensemble des coûts car il faut y ajouter les coûts de conversion et d'utilisation, notamment en termes de personnel qualifié. Les enquêtes montrent que la part des données tend à augmenter avec le temps : au début ce sont les dépenses d'études, de matériels et de logiciels qui dominent. Les données viennent ensuite et leur volume augmente en raison de la tendance à stocker, pesant sur la gestion et sur la mise à jour de la base de données. En outre le prix des données, bien que sensible aux effets de volume, tend à baisser moins vite que celui des matériels et des logiciels.

3.4 Existe-t-il un marché européen ?

Ce marché se présente actuellement plus comme une juxtaposition de marchés nationaux, caractérisés chacun par une configuration particulière, que comme un marché unique. Les acteurs de dimension européenne sont rares (Télé Atlas, NavTech, Experian, Michelin...). Les acteurs principaux de chaque pays sont strictement nationaux. La perspective de l'ouverture de l'industrie de l'information à une concurrence sans frontières pourrait les mettre en difficulté. L'enquête a montré qu'aujourd'hui il n'existe pas de véritables besoins de données pan européennes, à l'exception des domaines maritimes et aériens. Les utilisateurs souhaitent seulement l'adoption de standards ou de spécifications communes qui permettraient de combiner et de rendre jointives de manière transparente des données provenant de plusieurs pays.

3.5 L'absence de règles de diffusion des données publiques

Le manque, dans tous les pays, de règles claires, précisant les missions de diffusion des organismes publics et les conditions dans lesquelles les diffuseurs peuvent avoir accès à ces données, bride le développement du secteur à valeur ajoutée. Certains services publics ne mettent pas leurs données primaires sur le marché. D'autres sont au contraire tentés d'étendre leurs activités vers les services à valeur ajoutée, bien au delà de leurs strictes missions de service public. Une clarification et une harmonisation européennes semblent nécessaires.

4. Recommandations

4.1 Approfondir les analyses

Cette étude a d'abord mis en lumière le manque d'informations quantifiées fiables sur la taille des marchés de la donnée d'information géographique, sur la part respective et la dynamique propre des différentes applications et des divers secteurs, sur l'importance de l'emploi lié à la production, à la diffusion et à l'utilisation de l'information géographique, sur les liens entre cette utilisation et l'efficacité des administrations, des entreprises et des exploitations agricoles.

Le premier besoin est d'y voir plus clair. Il est urgent de délimiter clairement le marché. Il faut pour cela disposer de chiffres précis sur l'importance de la part des données géographiques produites sur mesure ou autoproduites, ainsi que sur les coûts de conversion et d'utilisation supportés par les utilisateurs. C'est nécessaire pour comprendre pourquoi cette part de la production pèse autant, la part des données sur étagère étant réduite d'autant, et comment cette production pourrait migrer progressivement vers des produits et des services marchands.

La réponse à ce besoin passe sans doute par la mise en place d'observatoires pour suivre l'utilisation des données géographiques par secteur économique et par types d'applications. Des études sont également nécessaires pour mieux connaître l'impact de ces nouveaux outils sur l'emploi, pour analyser concrètement comment les métiers anciens évoluent face au nouveau contexte et comment naissent les emplois nouveaux, notamment dans le secteur des produits à valeur ajoutée et des services. Un effet de masse est sans doute envisageable.

4.2 Lever les principaux obstacles identifiés

Le recensement des freins et obstacles au développement du marché conduit à proposer des actions susceptibles de les desserrer ou de les lever. La question de la sensibilisation apparaît à cet égard comme prioritaire.

Il ne s'agit pas seulement d'assurer une meilleure "publicité" des données géographiques numériques, des outils qui y sont associées et des applications qui en sont tirées. Il faut aussi les faire entrer à l'Ecole et à l'Université, former aux nouveaux métiers, accompagner les utilisateurs dans l'assimilation et le renforcement de nouvelles expertises...

Il faut développer l'offre de données géographiques et de services adaptés à la diversité des besoins, faciles à utiliser par les non spécialistes, favorisant l'utilisation des NTIC (problème des licences) et à des prix compatibles avec les possibilités des secteurs émergents, notamment les PME et les exploitations agricoles.

Des efforts sont également nécessaires pour surmonter le cloisonnement du marché européen et dépasser la politique de champions nationaux fragilisés par l'émergence d'une industrie de l'information mondiale et de réseaux de communication globaux. Il faudrait notamment créer un lieu d'échanges entre tous les acteurs, faciliter la création de groupes d'intérêt sur différents sujets et animer des forums d'utilisateurs. La Commission Européenne ou les producteurs publics pourraient contribuer à la création d'un tel lieu. Une clarification et une harmonisation semblent également nécessaires au niveau de l'Europe, notamment pour définir des règles de diffusion des données publiques sur lesquelles une industrie européenne puisse se construire.

Cela ne se fera pas sans une forte implication de la Commission Européenne et des Etats, pour dégager des perspectives, définir des stratégies, lever les obstacles et mobiliser les acteurs sur des objectifs clairs et reconnus.